Les lycéens ont des choses à dire : ce que les chiffres nous apprennent
Quand des lycéens se mobilisent, on entend vite des mots très larges : « ras-le-bol », « école abandonnée », « avenir bloqué ». Derrière ces formules, il y a pourtant des situations très concrètes. Des cours qui ne sont pas assurés, des emplois du temps troués, une orientation qui inquiète, une santé mentale fragile et des questions sur la place de l’intelligence artificielle dans le monde du travail.
Je le vois auprès des élèves : beaucoup ne manquent ni d’envie ni de capacités. Ils se retrouvent largués lorsqu’une notion leur échappe, que le cours avance et qu’il n’y a plus le temps de revenir dessus. « Il faut finir le programme, il y a l’examen », entend-on. C’est vrai, les enseignants sont eux aussi pris dans cette course. Mais, pour l’élève qui n’a pas compris ce mardi-là, le programme ne se présente pas comme une contrainte administrative. Il se présente comme un train qui repart sans lui.
Les chiffres ne disent pas que chaque lycée vit la même chose. Ils montrent en revanche que plusieurs inquiétudes exprimées par les élèves reposent sur des difficultés réelles. Les regarder avec précision aide à sortir des slogans, sans perdre de vue ce que ces difficultés font vivre au quotidien.
La santé mentale mérite une vraie place à l’école
Quand un élève est anxieux, épuisé, seul ou découragé, apprendre devient beaucoup plus difficile. Ce n’est pas un manque de volonté. C’est une réalité qui devrait compter autant que les programmes, les notes et les échéances.
Les résultats de l’enquête EnCLASS 2024 de Santé publique France montrent une trajectoire contrastée. Entre 2018 et 2022, la santé mentale des adolescents s’est nettement dégradée. En 2024, certains indicateurs se redressent, sans que les signaux les plus graves disparaissent.
| Ce que disent les enquêtes chez les lycéens | 2022 | 2024 |
|---|---|---|
| Bon niveau de bien-être mental | 51 % | 63 % |
| Sentiment de solitude | 26,9 % | près de 20 % |
| Risque important de dépression | 15,5 % | 19 % |
| Pensées suicidaires au cours des 12 derniers mois | 24 % | près de 20 % |
| Tentative de suicide au cours de la vie | 13 % | 15 % |
Il y a donc une amélioration réelle du bien-être déclaré et un recul de la solitude ou des pensées suicidaires par rapport à 2022. C’est important de le reconnaître. Mais cette amélioration moyenne ne doit pas cacher les élèves qui vont très mal : le risque important de dépression augmente de 3,5 points entre 2022 et 2024, et la proportion de lycéens déclarant une tentative de suicide au cours de leur vie augmente de 2 points.
Les filles restent particulièrement touchées. En 2022, 31 % des lycéennes déclaraient avoir eu des pensées suicidaires dans l’année, contre 17 % en 2018. La situation s’améliore en 2024, mais l’écart avec les garçons et la gravité de ces chiffres empêchent de parler d’un problème réglé.
Ces données ne résument pas une génération, ni l’histoire de chaque élève. Beaucoup de jeunes disent aller bien, et il faut aussi entendre cela. Elles rappellent cependant qu’une part importante d’entre eux a besoin d’un adulte disponible, d’un lieu où parler sans être jugé, et d’une aide qui ne se déclenche pas seulement lorsque la crise est déjà là.
Le rôle d’un établissement n’est pas de remplacer les soins. Il peut faire une différence en rendant l’aide accessible, en évitant l’isolement et en donnant du temps aux psychologues de l’Éducation nationale, aux infirmiers, aux assistants sociaux et aux équipes qui accompagnent les élèves. Renforcer ces présences n’est pas un supplément de confort. C’est une condition pour que certains jeunes puissent encore apprendre, se projeter et demander de l’aide à temps.
Un cours non remplacé, c’est du temps d’apprentissage perdu
Le remplacement des enseignants absents est sans doute la question la plus directement mesurable. Selon la DEPP, 9,8 % des heures d’enseignement n’ont pas été assurées dans les établissements publics du second degré en 2024-2025. Les absences d’enseignants non remplacées représentent à elles seules 7,5 % de ces heures, soit 15,4 millions d’heures.
Ce chiffre ne doit pas devenir une formule abstraite. Pour une classe, il peut signifier un chapitre commencé sans être terminé, une difficulté qui reste sans explication ou une succession de journées où l’on perd le fil. Et même lorsque le professeur est bien là, il ne peut pas toujours ralentir pour reprendre autrement, faire manipuler, donner un exemple de plus ou laisser les élèves s’entraîner. Il y a le programme, les échéances, les évaluations, la classe entière à accompagner.
Les situations sont très inégales : les 10 % d’établissements les plus touchés ont perdu en moyenne 19 % de leurs heures d’enseignement, contre 3 % dans les 10 % les moins touchés. Pour les élèves les plus fragiles, chaque heure manquée ou chaque explication trop rapide peut élargir l’écart.
Demander un remplacement plus efficace n’est donc pas réclamer un confort supplémentaire. C’est demander que le temps prévu pour apprendre soit réellement disponible.
Des classes qui ne se ressemblent pas
Les classes chargées sont aussi une réalité, mais elles ne concernent pas toutes les voies de la même manière. À la rentrée 2025, les formations générales et technologiques au lycée comptaient en moyenne 30,2 élèves par classe, contre 18,4 dans les formations professionnelles, d’après L’éducation nationale en chiffres.
Une moyenne ne raconte jamais tout. Une classe de trente élèves peut fonctionner si les conditions, les espaces et les adultes disponibles le permettent. Elle rend aussi plus difficile l’accompagnement d’un élève qui hésite, décroche momentanément ou a besoin d’une explication autrement formulée. Quand il faut répondre à trente personnes en même temps, l’adaptation qui ferait vraiment la différence pour l’une d’elles est parfois remise à « plus tard ». Or, pour certains élèves, plus tard arrive trop tard.
La bonne question n’est pas seulement « combien d’élèves ? », mais dans quelles classes, avec quels besoins et quels moyens pour y répondre.
Parcoursup : des résultats qui rassurent, une expérience qui peut inquiéter
Parcoursup ne laisse pas la majorité des lycéens sans proposition. Pour la session 2025, 91,9 % des lycéens ayant formulé des vœux ont reçu au moins une proposition d’admission. Les 597 019 lycéens concernés ont reçu en moyenne 5,5 propositions, dans une session qui a compté 4,2 millions de propositions au total, selon le bilan du ministère de l’Enseignement supérieur.
Ces résultats comptent. Ils ne suffisent pas à faire disparaître le stress. À 17 ans, Parcoursup est rarement une plateforme intuitive. Beaucoup d’élèves n’ont encore jamais eu à se débrouiller avec les lourdeurs d’un service public en ligne : se reconnecter, justifier son identité par téléphone ou par mail, chercher la bonne rubrique, puis tomber sur un message indiquant que le site est en maintenance. Quand cela arrive pour une démarche ordinaire, c’est déjà rageant. Imaginez alors que l’on vous répète depuis le début de l’année que « Parcoursup, c’est hyper important, tout votre avenir se joue là ».
Choisir des vœux, attendre des réponses, comparer des formations et avoir le sentiment que son dossier est lu à travers des critères difficiles à saisir peut être éprouvant. Le ministère reconnaît lui-même que cette période de transition reste une source de stress et que les élèves attendent davantage de transparence.
Il y a donc une nuance importante : les données ne justifient pas de présenter Parcoursup comme un système qui échouerait pour tous. Elles soutiennent en revanche la demande d’un accompagnement plus solide, plus tôt dans l’année, de temps réel pour faire les démarches ensemble, et d’explications accessibles sur les critères des formations. On ne demande pas aux élèves de devenir des spécialistes de l’administration en ligne. On devrait leur donner les moyens de comprendre ce qu’ils font et pourquoi.
L’intelligence artificielle : interdire ne suffit pas
Les élèves utilisent déjà l’IA. Ils l’utilisent parfois pour aller vite, parfois sans savoir vérifier ce qu’elle produit, parce que l’école leur interdit de s’en servir pour apprendre ou parce qu’elle la présente uniquement comme « le mal ». Le résultat est paradoxal : on laisse les jeunes seuls avec un outil qu’ils vont très probablement rencontrer dans leurs études et leur travail.
Bien sûr, une IA peut donner une réponse fausse, remplacer la réflexion par un texte prêt à rendre ou pousser à tricher. C’est précisément pour cela qu’il faut apprendre à s’en servir. Poser une bonne question, comparer plusieurs réponses, repérer une invention, citer des sources, comprendre les limites de l’outil : ce sont des apprentissages. On ne prépare pas les élèves au monde qui vient en faisant comme si cet outil n’existait pas.
La peur de « ne pas trouver sa place » dans un monde de travail transformé par l’IA ne relève pas uniquement de l’imaginaire. Dans une analyse publiée en octobre 2026, la Banque de France observe qu’en mars 2026 les embauches en CDI, chez les 21-29 ans, se situaient environ 28 % sous leur niveau de novembre 2022 dans les métiers les plus exposés à l’IA générative, contre 8 % dans les métiers les moins exposés.
Cette observation ne prouve pas que l’IA explique seule l’évolution des recrutements. Le marché du travail dépend de nombreux facteurs. Elle signale néanmoins un changement à suivre, particulièrement pour les postes de début de carrière. Vivre aujourd’hui sans téléphone portable nous donnerait rapidement l’impression d’être hors du monde. L’IA ne se confond pas avec un téléphone, mais elle est en train de prendre une place comparable dans de nombreuses pratiques. L’enjeu n’est pas de demander aux élèves de l’aimer ou de lui faire confiance les yeux fermés. C’est de leur permettre de l’utiliser avec discernement, sans devenir dépendants d’elle.
Écouter, puis agir de façon précise
Les mobilisations lycéennes ne reposent pas sur des fantasmes. Elles font remonter des difficultés qui existent, mais qui ne prennent pas la même forme partout. Le remplacement des cours et l’accès à un soutien en santé mentale demandent des réponses immédiates. La taille des classes, l’orientation et la formation à l’IA demandent des réponses plus ciblées, construites avec les élèves, les familles et les équipes éducatives.
Écouter les lycéens ne veut pas dire accepter chaque solution telle quelle. Cela veut dire prendre leurs expériences au sérieux, les confronter aux données et se demander, ensemble : qu’est-ce qui aiderait vraiment à apprendre, à se sentir soutenu et à envisager l’avenir avec un peu plus de confiance ?
Sources principales
- DEPP, « La part du temps d’enseignement non assuré dans les établissements publics du second degré en 2024-2025 »
- Ministère de l’Enseignement supérieur, bilan Parcoursup 2025
- Santé publique France, EnCLASS 2024
- Banque de France, « IA générative : les premiers changements du marché du travail sur les jeunes »
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